Dominique
Peysson

Travaux

La matière émergente conçue aujourd’hui dans nos laboratoires est astucieusement efficace : les scientifiques s’inspirent des agencements « intelligents » que la matière vivante a optimisés au fil des générations, ou structurent l’infiniment petit pour atteindre des propriétés jusque là inimaginables. Alors qu’un art de l’immatériel s’est développé depuis le vingtième siècle, cette nouvelle matérialité renouvelle pour l’art contemporain sa manière d’aborder le très ancien couple hylémorphique matière/forme. L’artiste sculpte non pas la forme extérieure, mais les sous-structures internes de la matière, non pas l’objet mais ses propriétés. Prenant acte de son passage par le monde des idées, la matière se pose comme présence à la fois tangible et immatérielle, matière et matière grise. Une matière « qui a un poids, qui a un cœur », pour reprendre l’expression de Gaston Bachelard, et dont le toucher – de l’effleurement poétique à la tactilité contenante, de l’enlacement amoureux à l’écrasement destructeur – peut nous toucher au plus profond. Une substance performeuse, puisque performante et active, dont l’intense présence et la capacité d’étrangéisation du réel éveillent des sentiments esthétiques d’une grande richesse. Elle se fait responsive pour donner corps à des œuvres interactives d’un autre genre, avec lesquelles nous entrons en relation directement par le langage de la matière, sans passer par le numérique. Une matière à penser, puisque notre pensée est d’abord corporelle. Penser par exemple les limites de la matière, à l’aube de notre marche vers le vivant artificiel.